Réponse à la Déclaration de repentance des Evêques de France

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Henri Hajdenberg - Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF)

Francia       30/09/1997

Les évêques de France ont voulu s’adresser aux responsables de la communauté juive organisée.

Le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) que j’ai l’honneur de présider a été fondé en 1943, sous l’occupation nazie, dans la clandestinité, pour regrouper en son sein toutes les institutions et organisations de la vie juive et les représenter politiquement à la Libération.

Ce soir, les responsables spirituels de la communauté juive de France sont présents et toutes les grandes institutions et organisations sont naturellement représentées
M. Joseph SITRUK, grand Rabbin de France,
M. René-Samuel SIRAT, ancien grand Rabbin de France,
M. David MESSAS, grand Rabbin de Paris,
M. Alain GOLDMANN, ancien grand rabbin de Paris,
M. Jean KAHN, Président du Consistoire Central et ancien Président du C.R.I.F.
Me Théo KLEIN, ancien Président du C.R.I.F.
M. Ady STEG, Président de l’Alliance israélite universelle, et ancien Président du C.R.I.F.
M. Henry BULAWKO, Président de l’Amicale des anciens déportés juifs de France,
Me Serge KLARSFELD, Président des Fils et filles des déportés juifs de France,
M. Eric de ROTHSCHILD, Président du C.D.J.C. et du Mémorial du martyr juif inconnu.

Je tiens à saluer Mgr Lustiger Archevêque de Paris, Mgr Billé, Président de la Conférence Episcopale, Mgr De Béranger, Evêque de Saint-Denis, et tous les évêques de l’Eglise de France ici présents.

Enoncée solennellement ici, à Drancy, lieu hautement symbolique où s’est commis cet " irréparable" qui marque la mémoire française, là où régna, comme en nul autre lieu en France, la compromission, la collaboration des plus hautes autorités de l’Etat avec l’occupant nazi, là-même où plusieurs dizaines de milliers de juifs, parqués dans des conditions épouvantables sous la garde vigilante et sans pitié de la police française, furent déportés vers les camps de la mort, votre " parole de repentance" nous émeut. Elle survient deux ans après que le Président de la République, Jacques Chirac, a reconnu pour la première fois " la faute collective" commise envers les Juifs, à l’occasion de la commémoration des rafles dont tant de victimes brisées et désespérées furent précisément conduites ici, à Drancy, par la police française, avant de partir pour Auschwitz. " La France, patrie des Lumières", soulignait le Président de la République " ... accomplissait l’irréparable...", ajoutant " ... Nous conservons une dette imprescriptible ...". Le Premier Ministre, Lionel Jospin, quant à lui, a proclamé que " ce crime doit marquer notre conscience collective".

A votre tour, sur un autre plan qui n’est pas comparable, vous venez d’affirmer qu’il est indispensable que ce passé si récent ne passe pas avant que les événements aient été connus, reconnus, enseignés, avant que leurs responsabilités aient été ouvertement et solennellement endossées, avant que les victimes ou leurs descendants, qui attendent depuis si longtemps ce signe, aient vu leur malheur désigné pour ce qu’il a été, dans sa tragédie.

A quelques jours de l’anniversaire du premier statut des juifs d’octobre 1940, courageusement, l’Eglise de France se penche sur " un passé refoulé ou mensonger" que tant d’autres estiment désormais encombrant, à tel point qu’ils incitent les juifs eux-mêmes à se montrer plus discrets, à ne pas trop en faire. Alors qu’il est urgent de dire enfin la vérité à tous nos concitoyens, tandis que la bête rôde à nouveau, toujours aussi menaçante, masquant à peine l’antisémitisme outrancier qui l’anime, la haine de l’Autre, qu’il soit Juif ou Arabe, l’Eglise de France affirme aujourd’hui son éminente responsabilité morale dans le combat contre l’antisémitisme, le racisme, la xénophobie, le mépris de l’Autre. Comme hier l’Etat lui-même, elle reconnaît devant tous " sa faute ", les conséquences de son " silence" alors que " sa parole pouvait, par son retentissement, faire barrage à l’irréparable".

Car il est vrai, comme vous le soulignez vous-même sans détour, que les évêques de France ont acquiescé " par leur silence, à ces violations flagrantes des droits de l’homme, laissant le champ libre à un engrenage mortifère", alors que leur devoir était de dénoncer ces atteintes aux droits de la personne humaine.

Avec une hauteur de vue qui l’honore, l’église de France prend ici explicitement la mesure de l’enseignement du mépris dénoncé en son temps, dans une grande solitude, par Jules Isaac. Comme vous l’énoncez vous-même si fortement en ce jour, c’est bien sur le " terreau" de l’antijudaïsme chrétien " qu’a fleuri la plante vénéneuse de la haine des Juifs". Ce sont bel et bien " les lieux communs antijuifs" qui ont marqué, à des degrés divers, la théologie et l’apologétique, la prédication et la liturgie qui conduisent l’église à l’indifférence en cette fin d’année 1940, à son " silence" lorsque se trouve édicté le statut du 3 octobre 1940, qui exclut les Juifs de l’espace public français, fragilisant leur condition, laissant entrevoir déjà leur exclusion de la société elle-même, préfigurant leur mort.

Comme l’observait l’historien catholique François Delpech, ce statut se trouvait même approuvé par les évêques de Chambéry et de Grenoble, ainsi que par les notables catholiques de Vichy. L’Assemblée des Cardinaux et des Archevêques n’hésitait pas, en juillet 1941, à déclarer : " Nous voulons que, sans inféodation, soit pratiqué un loyalisme sincère et complet envers le pouvoir établi... Nous encourageons nos fidèles à se placer à ses côtés dans l’oeuvre de redressement qu’il a entreprise sur les trois terrains de la famille, du travail et de la patrie".

Il s’agit d’un engagement de loyauté de l’épiscopat qui demeura en vigueur jusqu’en 1944.

S’élevait pour protester la voix d’un jésuite, le père Fessard. Il y a quelques années, abordant cette question, le Cardinal de Lubac parlait déjà de " lourde erreur ". Lui-même ainsi que quelques autres, tels l’Abbé Chaine, ou le Père Riquet, rédigèrent des protestations non publiées contre le nouveau statut des Juifs de juin 1941. Avec le petit cercle clandestin de Témoignage chrétien, le groupe de Lyon de l’Amitié chrétienne, ou encore des laïcs chrétiens, tel Gilbert Dru, ils refusèrent la quasi-osmose entre l’état et l’église, qui prenait corps en ces années noires.

Au moment où le malheur s’abattait sur les Juifs avant d’en atteindre d’autres, gaullistes, communistes ou socialistes, catholiques ou protestants, ces prêtres clairvoyants n’acceptèrent pas le régime de Vichy auquel la hiérarchie de l’église adhérait.

A l’été 1942, Mgr Gerlier, Archevêque de Lyon, Mgr Saliège, Archevêque de Toulouse, Mgr Moussaron, Archevêque d’Albi, Mgr Delay, évêque de Marseille, Mgr Théas, évêque de Montauban, Mgr Vansteenberghe, évêque de Bayonne, seront l’honneur de l’église. Leur appel public, en chaire, eut une réelle résonance. Nombre de leurs fidèles, anonymes, parmi les plus modestes, tendirent la main aux Juifs, en sauvant des milliers, dont un très grand nombre d’enfants, alors qu’ils étaient impitoyablement pourchassés dans une traque inhumaine.
Ici, à Drancy, hommage et reconnaissance doivent être rendus à tous ces Justes, auxquels nous associons le Pasteur Boegner qui s’est élevé contre les persécutions antisémites, ainsi que nombre de Protestants, notamment ceux du Chambon-sur-Lignon, qui ont caché des familles juives. Une cérémonie solennelle en mémoire de ces Justes aura lieu le 2 novembre à Thonon.

Votre parole de repentance, par laquelle l’église implore le pardon de Dieu et des hommes, constitue un tournant majeur.
L’instant est solennel. Votre déclaration marquera son temps. Après le lourd silence de la guerre, le long silence de l’après-guerre est rompu.

L’insistance de votre déclaration sur les conséquences de l’enseignement du mépris diffusé par l’église prend d’autant plus de poids qu’elle survient quelques années après la mise au point d’un nouveau catéchisme qui, en de nombreux points, eût satisfait Jules Isaac. En effet, Jésus y est qualifié de " Rabbi, né juif d’une fille d’Israël", et les Juifs n’y font plus figure de déicides. Ce catéchisme donnait déjà beaucoup d’espoir. L’enseignement de l’église demeurait pourtant silencieux sur les persécutions endurées par les Juifs dans la longue histoire de l’antisémitisme à laquelle l’antijudaïsme chrétien a pris une part trop importante. Aujourd’hui, vous appelez à un nouvel enseignement. Nous espérons qu’il sera professé avec conviction dans toutes les paroisses de France.

Votre parole aura d’autant plus de retentissement qu’elle est sans compromis, sans concession :
sans compromis quant aux conséquences de l’enseignement du mépris qui a forgé les mentalités et fait le lit de l’antisémitisme ;
sans concession quant aux responsabilités de l’église de France dans le processus qui, étape par étape, a mené les Juifs vivant en France du bannissement à la spoliation, du fichage à l’arrestation, de Drancy à Auschwitz.

Votre examen de conscience est fondamental et salutaire. D’une part, l’église, conscience de la France d’avant-guerre, par la reconnaissance publique de sa " lourde faute", sa défaillance éthique quant aux persécutions subies par les Juifs, renforce son autorité morale dans la vie publique française d’aujourd’hui.

D’autre part est posée clairement et sans ambages la question de la responsabilité des institutions, mais aussi celle des hommes. La morale doit désigner le mal. Chaque individu peut le refuser et le combattre. Se taire face à la discrimination et à l’oppression, c’est déjà y participer et se compromettre. C’est une leçon pour nous tous.

Notre quête de Justice réclame que les faits soient connus dans leur entière vérité et que soient reconnues chacune des responsabilités qui ont conduit à l’extermination d’une partie du peuple juif. Votre demande de pardon si intense, si forte, si poignante, ne pourra qu’être entendue par les victimes survivantes et par leurs enfants. Elle trouve un écho profond dans nos coeurs et nos esprits.

Sans effacer le passé, sans permettre l’oubli, le pardon demandé soulage de la charge du ressentiment.

Sans nul doute, la portée historique de votre déclaration fraye des chemins nouveaux dans le champ des relations entre Chrétiens et Juifs. Elle laisse espérer un dialogue plus fraternel, une reconnaissance pleine et entière de la légitimité de la foi de l’Autre. Tout en restant chacun fidèle à ses propres croyances, à ses propres traditions, respectons-nous, respectons les autres, ouvrons-nous au pluralisme dans la plus grande tolérance.

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Inserito 01/01/1970