XII Assemblée Générale ordinaire du Synode des évêques, 5-26 octobre 2008 - Rapport du Card. Albert Vanhoye, S.I., Recteur Émérite de l’institut Pontifical Biblique de Rome

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Vanhoye, Albert

Città del Vaticano       06/10/2008

Le document de la Commission Biblique Pontificale sur “Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne”
En 1996, après son renouvellement partiel, la Commission Biblique Pontificale a été invitée par son président, le Cardinal Joseph Ratzinger, à choisir un nouveau sujet de recherche, qui soit important pour la vie et la mission de l'Église dans le monde actuel. Plusieurs sujets ont été proposés. Un vote a été effectué. Le sujet qui a obtenu le plus grand nombre de voix a été “l’antijudaïsme et la Bible”.
Le terme “antijudaïsme” a été préféré à “antisémitisme”, parce qu’il est plus précis ; il y a, en effet, d’autres peuples sémites que le peuple juif.
La Commission Biblique s’est ensuite montrée fidèle au choix de ce terme, mais elle ne l’a pas maintenu dans le titre de son travail. Elle a adopté une perspective plus ouverte et plus positive et a défini son sujet par une autre formulation: “Le peuple juif et ses Écritures dans la Bible chrétienne.” Un collègue a fait alors remarquer que l’expression “ses Écritures” a un sens trop large, car, en plus de la Bible hébraïque, elle s’applique aussi à la Mishna, à la Tosephta, au Talmud. On a donc précisé en mettant “saintes Écritures”, expression employée par l’apôtre Paul au début de sa Lettre aux Romains et qui a l’avantage d’exprimer un respect religieux pour les écrits désignés de cette façon.
“Le peuple juif et ses Saints Écritures dans la Bible chrétienne”: dans ce titre sont indiqués deux thèmes distincts et complémentaires, qui correspondent à deux questions. La première est de quelles façons “le peuple juif” est-il présenté dans la Bible chrétienne, c’est-à-dire dans l’Ancien Testament et dans le Nouveau? La seconde question est: quelle place les “saintes Écritures” du peuple juif occupent-elles dans la Bible chrétienne ? Le document traite ses deux questions dans l’ordre inverse. - Il traite d’abord de la place occupée par l'Ancien Testament dans la Bible chrétienne et ensuite des façons dont le peuple juif est présenté dans les deux parties de cette Bible, Ancien et Nouveau Testament. Disons tout de suite que cette façon plus ouverte et plus positive de poser les questions a eu pour conséquence que le mot “antijudaïsme” ne se trouve plus dans aucun des titres du document, ni dans les titres des chapitres, ni dans ceux des paragraphes. Par contre, il se trouve en plus d'un endroit dans le texte, car le problème n'a aucunement été éludé; il a été clairement affronté, mais sans occuper toute la perspective, qui est restée avant tout positive, ce qui fait - remarquons-le - que le document constitue un antidote plus efficace contre l’antijudaïsme.
Le travail de la Commission Biblique s’est effectué, comme d'habitude, en trois étapes. Des études monographiques ont d’abord été rédigées par chaque membre de la commission et discutées en assemblée plénière. Ensuite, après l’établissement d'un plan pour le document, la rédaction des diverses parties de ce plan a été confiée à divers collègues et soumise ensuite à une discussion. Enfin, troisième étape, les différentes contributions ont été unifiées dans une rédaction d'ensemble, qui a été discutée, révisée, soumise au vote. La rédaction finale est donc vraiment le fruit d’un travail collégial.
Ce travail a été réalisé avec rigueur scientifique et dans un esprit de respect et d'amour pour le peuple juif. On ne s’est pas contenté d'un examen superficiel des textes, mais on les a étudiés et approfondis. Le document n'est donc pas toujours de lecture facile. Et ce sont les textes eux-mêmes qui inspirent respect et amour pour le peuple juif. “Dans l’Ancien Testament,” en effet, “le projet de Dieu est un projet d'union d'amour avec son peuple, amour paternel, amour conjugal, et quelles que soient les infidélités d’Israël, Dieu n’y renonce jamais, mais en affirme la perpétuité (Is 54,8 ; Jr 31,3). Dans le Nouveau Testament, l’amour de Dieu surmonte les pires obstacles. Même s’ils ne croient pas en son Fils, qu’il leur a envoyé pour être leur Messie sauveur, les Israélites restent “aimés” [saint Paul l’affirme dans sa Lettre aux Romains 11,28]. Qui veut être uni à Dieu, doit donc également les aimer” (n° 86, fin). La Commission Biblique s'est mise explicitement dans l’orientation indiquée par le Pape Paul VI dans son homélie du 28 octobre 1965, jour de la promulgation du document conciliaire Nostra Aetate, qui traite des rapports avec les religions non-chrétiennes, en particulier la religion juive. Parlant des Juifs, Paul VI a souhaité “qu’on ait pour eux respect et amour” et il a même ajouté “et qu’on ait espoir en eux”. Extrêmement positive, cette orientation ne laisse aucune place à l’antijudaïsme. Elle devrait être plus fidèlement maintenue.
Le document se compose de 3 grands chapitres. Le premier s’intitule “Les Saintes Écritures du peuple juif, partie fondamentale de la Bible chrétienne”. On avait d'abord mis “partie intégrante”, ce qui aurait signifié que sans les Saintes Écritures du peuple juif, la Bible chrétienne ne serait pas complète. Cela est tout à fait exact, mais reste insuffisant. L’Ancien Testament n’est pas simplement un morceau entre autres de la Bible chrétienne. Il en est la base, la partie fondamentale. Si le Nouveau Testament s'était établi sur une autre base, il serait sans vraie valeur. Sans sa conformité aux Saintes Écritures du peuple juif, il n’aurait pas pu se présenter comme l’accomplissement du dessein de Dieu. Quand l’apôtre Paul veut exprimer l’essentiel de la foi chrétienne, il souligne deux fois cette conformité, en disant : “Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Écritures et il a été enseveli ; il est ressuscité le troisième jour, conformément aux Écritures, et il est apparu” (1 Co 15,3-5). La foi chrétienne n’est donc pas basée seulement sur des événements, mais sur la conformité de ces événements à la révélation contenue dans les Saintes Écritures du peuple juif (n° 7). Cela constitue évidemment un lien très fort entre les chrétiens et le peuple juif.
Le 1er chapitre présente une longue démonstration de l’affirmation contenue dans son titre. Il montre d'abord que “le Nouveau Testament reconnaît l’autorité des Saintes Écritures du peuple juif”. Il la reconnaît implicitement en utilisant constamment le même langage que ces Saintes Écritures et en faisant souvent allusion à des passages de ces textes. Il la reconnaît aussi en la citant souvent explicitement. Le Document rappelle en détail les multiples façons dont sont présentées dans le Nouveau Testament ces citations explicites. Le lecteur peut en être fatigué, mais c’est cette attention aux détails précis qui donne toute sa valeur à la démonstration.
“Très souvent, le Nouveau Testament utilise des textes de la Bible juive pour argumenter”.
“À une argumentation basée sur les Écritures du peuple juif, le Nouveau Testament reconnaît une valeur décisive. Dans le IVème évangile, Jésus déclare à ce propos que “ l’Écriture ne peut être abolie” (Jn 10,35). Sa valeur vient de ce qu’elle est “parole de Dieu” (ibid.). “Dans ses argumentations doctrinales, l’apôtre Paul, en particulier, s’appuie constamment sur les Écritures de son peuple et il met une nette distinction entre les argumentations scripturaires et les raisonnements humains. Aux argumentations scripturaires, il attribue une valeur incontestable. Pour lui, les Écritures juives ont une valeur toujours actuelle pour guider la vie spirituelle des chrétiens. Dans sa Lettre aux Romains, il leur écrit : “Tout ce qui a été écrit auparavant l’a été pour notre instruction, afin que, par la persévérance et l'encouragement des Écritures, nous possédions l’espérance” (Rm 15,4 ; cf. 1 Co 10,11).
Le document montre ensuite que “le Nouveau Testament s’affirme conforme aux Écritures du peuple juif”. Le Nouveau Testament manifeste, en effet, une double conviction : “d’une part, ce qui est écrit dans la Bible juive doit nécessairement s'accomplir, car cela révèle le dessein de Dieu, qui ne peut manquer de se réaliser, et d’autre part, la vie, la mort et la résurrection du Christ correspondent pleinement à ce qui était dit dans ces Écritures”.
Le document approfondit beaucoup le thème de l'accomplissement des Écritures, car c’est un thème très important pour les rapports entre les chrétiens et les Juifs et il est très complexe. Ce thème est traité d'abord dans le paragraphe 8 ; il est repris plus longuement dans le 2ème chapitre, paragraphes 19 à 21. L’accomplissement des Écritures comprend nécessairement trois aspects: un aspect fondamental de continuité avec la révélation de l’Ancien Testament, mais en même temps un aspect de différence sur certains points et un aspect de dépassement. Une simple répétition de ce qui existait dans l’Ancien Testament ne suffit pas pour qu’on puisse parler d’accomplissement. Un progrès décisif est indispensable. Prenons, par exemple, le thème de l'habitation de Dieu au milieu de son peuple. Une première réalisation a été le Temple de Jérusalem, construit par Salomon. Toute splendide qu’elle était, cette première réalisation était imparfaite. Au moment même de la dédicace, Salomon le reconnaissait, en disant à Dieu : “Les cieux et les cieux des cieux ne peuvent te contenir, encore moins cette maison que je t’ai construite” (1 R 8,27). Souillé par les péchés du peuple, le Temple de Salomon a été détruit et les Juifs ont été déportés en exil. Au retour de l’exil, le Temple a été reconstruit. Était-ce alors l'accomplissement du projet de Dieu ? Nullement, car il s’agissait de nouveau d’un édifice matériel, construit par des hommes, qui ne pouvait pas être réellement la maison de Dieu. Il était différent du Temple de Salomon, mais au lieu d'aller dans le sens d’un progrès décisif, la différence allait dans le sens d’une infériorité. C'est ce que constatait le prophète Aggée, lorsqu’il demandait aux Juifs rapatriés : “Quel est parmi vous le survivant qui a vu cette Maison dans son ancienne splendeur ? Et comment la voyez-vous à présent ? N’apparaît-elle pas à vos yeux comme un rien ?” (Ag 2,3). Le prophète annonçait donc une intervention de Dieu. Cette intervention s'est effectuée dans le mystère pascal du Christ. Jésus l'avait annoncé en disant aux Juifs : “Détruisez ce sanctuaire et, en trois jours, je le relèverai” (Jn 2,20). L’évangéliste ajoute cette précision : “Il parlait du sanctuaire de son corps” (Jn 2,21). Cette fois, la différence est radicale. Comme le dit S. Marc, au lieu d’un “sanctuaire fait de main d'homme”, il s’agit d'un “sanctuaire non fait de main d'homme” (Mc 14,58) et cette différence va dans le sens d’une infinie supériorité. Le corps glorifié du Christ est vraiment la demeure de Dieu ; “en lui habite toute la plénitude de la divinité”, comme le proclame la Lettre aux Colossiens (Col 2,9).
Dans son paragraphe 8, le Document précise donc que la conformité du Nouveau Testament aux Écritures du peuple juif n’est pas totale, mais est “accompagnée de quelques aspects de non-conformité”. C’est le cas, par exemple, dans les Lettres de S. Paul. “Dans la Lettre aux Galates et dans celle aux Romains, l’apôtre argumente à partir de la Loi” - c’est-à-dire de l’Ancien Testament - “pour démontrer que la foi au Christ a mis fin au régime de la Loi. Il montre que la Loi comme révélation a annoncé sa propre fin comme institution nécessaire au salut”.
On peut remarquer qu’en réalité, il n’y a pas “non-conformité” aux Écritures du peuple juif prises dans leur ensemble, mais non-conformité à leur aspect institutionnel et conformité à leur aspect prophétique, lequel est présent dans la Torah elle-même. L’Ancien Testament, en effet, est rempli de tensions entre ces deux aspects. Dans les Lettres de S. Paul, “la phrase la plus significative à ce sujet, est celle de Rm 3,21 où l'apôtre affirme que la manifestation de la justice de Dieu, dans la justification par la foi au Christ, s'est faite “indépendamment de la Loi”, mais est cependant “conforme au témoignage de la Loi et des prophètes”. De façon analogue, la Lettre aux Hébreux montre que le mystère pascal du Christ est conforme aux prophéties et à l’aspect préfiguratif des Écritures, mais comporte, du même coup, un aspect de non-conformité aux institutions anciennes”. Le sacrifice personnel du Christ est conforme aux oracles prophétiques qui dénonçaient l’insuffisance des immolations d’animaux, bien qu’elles soient prescrites par la Loi. La situation du Christ glorifié est conforme à l’oracle du Ps 109 (110),4 sur le sacerdoce “selon l’ordre de Melchisédeq” ; elle est, par là-même, non conforme au sacerdoce lévitique. Il y a donc souvent à la fois conformité et non-conformité.
Dans le paragraphe 21, le Document revient sur la notion d’accomplissement et déclare que c’est “une notion extrêmement complexe, qui peut facilement être faussée, si on insiste unilatéralement soit sur la continuité, soit sur la discontinuité”. La pastorale doit donc être attentive à ne pas fausser la notion d’accomplissement des Écritures. Le Document continue en disant que “la foi chrétienne reconnaît l’accomplissement, dans le Christ, des Écritures et des attentes d’Israël, mais elle ne comprend pas cet accomplissement comme la simple réalisation de ce qui était écrit. Une telle conception serait réductrice. En réalité, dans le mystère du Christ crucifié et ressuscité, l’accomplissement s’effectue d’une manière imprévisible. Il comporte un dépassement. Jésus ne se limite pas à jouer un rôle déjà fixé - le rôle de Messie [victorieux] - mais il confère aux notions de Messie et de salut une plénitude qu'on ne pouvait pas imaginer à l’avance ; il les remplit d’une réalité nouvelle ; on peut même parler, à ce sujet de “nouvelle création” (2 Co 5,17 ; Ga 6,15). […] Le messianisme de Jésus a un sens nouveau et inédit. […] Il y a donc lieu de renoncer à l’insistance excessive, caractéristique d’une certaine apologétique, sur la valeur de preuve attribuée à l’accomplissement des prophéties. Cette insistance a contribué à rendre plus sévère le jugement des chrétiens sur les Juifs et sur leur lecture de l’Ancien Testament : plus on trouve évidente la référence au Christ dans les textes de l’Ancien Testament et plus on trouve inexcusable et obstinée l’incrédulité [de la grande majorité] des Juifs”.
Plus loin, le Document déclare : “Lorsque le lecteur chrétien perçoit que le dynamisme interne de l'Ancien Testament trouve son aboutissement en Jésus, il s’agit d'une perception rétrospective, dont le point de départ ne se situe pas dans les textes comme tels, mais dans les événements du Nouveau Testament proclamés par la prédication apostolique”. Le Document tire alors une conclusion qui concernent les Juifs qui ne croient pas au Christ : “On ne doit donc pas dire que le Juif ne voit pas ce qui était annoncé dans les textes, mais que le chrétien, à la lumière du Christ et dans l’Esprit, découvre dans les textes un surplus de sens qui y était caché”. L’expression, vous le remarquez, est très nuancée. L’interprétation chrétienne dépasse le sens littéral de certains textes ; elle leur confère “un surplus de sens”, mais elle ne le fait pas de façon arbitraire ; elle découvre ce “surplus de sens” dans les textes mêmes, car il “y était caché”.
Dans le paragraphe 64, le Document exprime la même idée en d'autres termes. Il déclare : “Les lecteurs chrétiens sont convaincus que leur herméneutique de l’Ancien Testament, fort différente, assurément, de celle du judaïsme, correspond cependant à une potentialité de sens effectivement présente dans les textes. À la manière d’un “révélateur” au cours du développement d’une pellicule photographique, la personne de Jésus et les événements qui la concernent ont fait apparaître dans les Écritures une plénitude de sens qui, auparavant, ne pouvait pas être perçue”.
Il s’ensuit, selon le Document, que “les chrétiens peuvent et doivent admettre que la lecture juive de la Bible, est une lecture possible”, une lecture “qui se trouve en continuité avec les Saintes Écritures juives de l‘époque du second Temple, une lecture analogue à la lecture chrétienne, qui s’est développée parallèlement”. Mais le Document fait nettement comprendre que, possible pour les Juifs qui ne croient pas au Christ, cette lecture n'est pas possible pour les chrétiens, car elle implique l’acceptation de tous les présupposés du judaïsme, en particulier ceux “qui excluent la foi en Jésus comme Messie et Fils de Dieu”. “Chacune des deux lectures est solidaire de la vision de foi respective dont elle est un produit et une expression. Elles sont, par conséquent, irréductibles l’une à l’autre”. Cette prise de position vaut pour la lecture juive dans son ensemble. Elle ne vaut pas pour la lecture de tous les détails des textes bibliques, car souvent cette lecture juive des détails n'implique nullement le refus de la foi au Christ. Elle correspond simplement à une lecture faite avant la venue du Christ.
Le Document peut donc déclarer que “sur le plan concret de l’exégèse, les chrétiens peuvent, néanmoins, apprendre beaucoup de l’exégèse juive pratiquée depuis plus de deux mille ans et, de fait, ils ont appris beaucoup au cours de l’histoire”. Le Document ajoute que, réciproquement, les exégètes chrétiens “peuvent espérer que les Juifs pourront tirer profit, eux aussi, des recherches exégétiques chrétiennes” (n. 22).
Pour compléter l’étude des rapports entre le Nouveau Testament et l’Ancien, le Document étudie les relations qui existent, dans le judaïsme et le christianisme primitif, entre l’Écriture et la Tradition. Il note des correspondances : “la Tradition donne naissance à l’Écriture” et ensuite l’accompagne, car “les textes écrits ne peuvent jamais exprimer la Tradition de façon exhaustive”. La Tradition a déterminé, en particulier, le canon de l’Écriture. Cette détermination s’est faite progressivement et n’a pas abouti au même résultat pour les Juifs et pour les chrétiens. En plus des livres de l’Ancien Testament, les chrétiens ont les écrits du Nouveau Testament et, pour l’Ancien Testament lui-même, le canon chrétien est plus étendu que le canon juif des Écritures; il comporte des livres écrits en grec dont le texte ne se trouve pas dans la Bible hébraïque. Le Document rend compte de cette situation.
Il note, d’autre part, que la réception des Écritures n’est pas identique dans le judaïsme et dans le christianisme. “Pour tous les courants du judaïsme de la période correspondant à la formation du canon, la Loi était au centre. En elle, en effet, se trouvent les institutions essentielles révélées par Dieu lui-même et chargées de gouverner la vie religieuse, morale, juridique et politique de la nation juive après l’exil”. Dans le Nouveau Testament, au contraire, “la tendance générale […] est de donner plus d’importance aux textes prophétiques, compris comme annonçant le mystère du Christ. L’apôtre Paul et la Lettre aux Hébreux n’hésitent pas à polémiquer contre la Loi”. Cette différence de perspectives est due au fait que l’Église du Christ n’est pas une nation. L’apôtre Paul a lutté vigoureusement pour qu’on n’impose pas aux chrétiens originaires des nations païennes la législation et les coutumes particulières de la nation juive.
Le deuxième chapitre du document examine la situation de façon plus détaillée. Il prend en considération les “Thèmes fondamentaux des Écritures du peuple juif et leur réception dans la foi au Christ” (nos. 19-65).
Les Écritures du peuple juif sont reçues dans la Bible chrétienne sous le nom d’Ancien Testament. Le Document fait aussitôt remarquer à ce sujet qu’ “en les nommant ‘Ancien Testament’, l’Église chrétienne n’a aucunement voulu suggérer que les Écritures du peuple juif étaient périmées et qu’on pouvait désormais s’en passer. Elle a toujours affirmé, au contraire, qu’Ancien Testament et Nouveau Testament sont inséparables. Lorsque, au début du IIème siècle, Marcion voulut rejeter l’Ancien Testament, il se heurta à une complète opposition de l’Église post-apostolique”.
“Le nom d’Ancien Testament […] est une expression forgée par l’apôtre Paul [dans la 2e aux Corinthiens 3,14-15] pour désigner les écrits attribués à Moïse”. Paul y parle de “la lecture de l’Ancien Testament” et dit ensuite “lorsqu’on lit Moïse”. Le sens de l’expression a été élargi, dès la fin du IIème siècle, pour l’appliquer aussi aux autres saintes Écritures du peuple juif accueillies dans la Bible chrétienne. “Actuellement, dans certains milieux, on tend à répandre l‘appellation “Premier Testament”, pour éviter la connotation négative qui pourrait être attachée à “Ancien Testament”. Mais “Ancien Testament” est une expression biblique et traditionnelle, qui n’a pas par elle-même de connotation négative; l’Église reconnaît pleinement la valeur de l’ “Ancien Testament” comme Parole de Dieu. Quant à l’expression “Premier Testament”, elle se trouve en latin sous la forme “prius testamentum” ou “primum” dans la traduction de la Lettre aux Hébreux (9,15 ; “primum” en 9,18), mais il ne s’agit pas alors des Écritures ; il s’agit de l’alliance conclue au Sinaï ; et de cette “première alliance” il est dit que Dieu l’a “rendue ancienne”, lorsqu’il en a annoncée une “nouvelle”, et qu’elle était dès lors vouée à sa disparition (He 8,13).
Il se trouve donc que, dans le Nouveau Testament, c’est l’expression “Primum Testamentum” qui a une connotation négative et non l'expression “ancien testament”.
Pour le dire tout de suite, le texte polémique de la Lettre aux Hébreux est, en général, consciemment ou inconsciemment, ignoré dans les déclarations lénifiantes sur la permanente validité de la première alliance. Le Document ne cite pas ce texte, mais il en tient compte, car il se garde d'affirmer la permanente validité de l'alliance du Sinaï ; il parle de la permanente validité de “l’alliance-promesse de Dieu”, qui n'est pas un pacte bilatéral comme l‘alliance du Sinaï, souvent rompue par les Israélites. Elle est “toute de miséricorde” et “ne peut pas être annulée” (n. 41) ; elle “est définitive et ne peut pas être abolie” ; c’est en ce sens que, selon le Nouveau Testament, “Israël continue à se trouver dans une relation d’alliance avec Dieu” (n. 42).
Dans son deuxième chapitre, le document passe en revue non moins de neuf thèmes fondamentaux des Écritures du peuple juif, qui sont reçus dans la foi au Christ. Les deux premiers ont une immense ampleur, car il s’agit de la “révélation de Dieu” et de la situation de “la personne humaine” sous ses deux aspects contrastés de “grandeur et de misère”. Les thèmes suivants précisent le dessein de Dieu, dessein “libérateur et sauveur”, qui se réalise par “l’élection d’Israël”, peuple auquel Dieu offre “l’alliance” et “la Loi”. Les derniers thèmes concernent “la prière et le culte, Jérusalem et le Temple” ; ensuite, les oracles divins de “reproches et [de] condamnations” ; enfin les oracles de “promesses”.
Le document constate que “le Nouveau Testament assume pleinement tous les grands thèmes de la théologie d’Israël”, mais il ne se contente pas de répéter à leur sujet ce qui était déjà écrit ; il les approfondit, ce qui exige un dépassement en vue d'une progression. “La personne et l’œuvre du Christ ainsi que l’existence de l'Église se situent [nettement] dans le prolongement de l’histoire d‘Israël”. “On ne saurait nier, cependant, que le passage de l’un à l’autre Testament entraîne des ruptures. Celles-ci ne suppriment pas la continuité. Elles la présupposent [au contraire] sur ce qui est essentiel. Elles atteignent, cependant, des pans entiers de la Loi : [c’est-à-dire] des institutions, comme le sacerdoce lévitique et le Temple de Jérusalem ; des formes de culte, comme les immolations d’animaux ; des pratiques religieuses et rituelles, comme la circoncision, les règles sur le pur et l‘impur, les prescriptions alimentaires ; des lois imparfaites, comme celle sur le divorce ; des interprétations légales restrictives, concernant le sabbat, par exemple. Il est manifeste que, d’un certain point de vue - celui du judaïsme - ce sont des éléments de grande importance qui s’en vont. Mais il est tout aussi évident que le déplacement radical d'accents réalisé dans le Nouveau Testament était déjà amorcé dans l’Ancien Testament et en constitue ainsi une lecture potentielle légitime” (n. 64).
“La discontinuité sur plusieurs points n’est que la face négative d’une réalité dont la face positive s’appelle progression. Le Nouveau Testament atteste que Jésus, bien loin de s’opposer aux Écritures israélites, de leur mettre un terme et de les révoquer, les porte [au contraire] à leur achèvement, dans sa personne, dans sa mission et, tout particulièrement, dans son mystère pascal. […] aucun des grands thèmes de la théologie de l’Ancien Testament n’échappe au rayonnement de la lumière christologique” (n. 65).
En particulier, le Nouveau Testament assume comme une réalité irrévocable l’élection d'Israël, peuple de l‘alliance : celui-ci conserve intactes ses prérogatives [énumérées par l’apôtre Paul, en] (Rm 9,4) et son statut prioritaire, dans l’histoire, par rapport à l’offre du salut (Ac 13,23 ; [Rm 1,16]) et de la Parole de Dieu (Ac 13,46). Mais à Israël Dieu a offert une “alliance nouvelle” (Jr 31,31) ; celle-ci a été fondée dans le sang de Jésus [Lc 22,20 ; 1 Co 11,25]. L’Église se compose des Israélites qui ont accepté cette nouvelle alliance et d’autres croyants qui se sont joints à eux. Peuple de la nouvelle alliance, l’Église a conscience de n’exister que grâce à son adhésion au Christ Jésus, [descendant de David et] Messie d’Israël, et grâce à ses liens avec les apôtres, tous Israélites. Loin donc de se substituer à Israël, elle reste solidaire avec lui. Jamais le Nouveau Testament n’appelle l’Église “le nouvel Israël”. Aux chrétiens venus des nations [païennes], l’apôtre Paul déclare qu’ils ont été greffés sur le bon olivier qui est Israël (Rm 11,16.17). Mais l’Église a conscience [d’autre part] que le Christ lui donne une ouverture universelle, conformément à la vocation d’Abraham, dont la descendance s’élargit désormais à la faveur dune filiation fondée sur la foi au Christ (Rm 4,11-12 [; Ga 3,28-29]) (n. 65).Ainsi donc, le Nouveau Testament se situe par rapport aux saintes Écritures du peuple juif dans une ligne de profonde fidélité, mais de fidélité qui est en même temps créatrice, conformément aux oracles prophétiques qui annonçaient “une nouvelle alliance” (Jr 31,31) et le don d’un “cœur nouveau” et d’un “esprit nouveau” (Ez 36,26).
Le 3ème chapitre du document s’intitule “Les Juifs dans le Nouveau Testament”. Mais il commence par un exposé préalable, qui ne manque pas d’utilité, sur les “Points de vue divers” qui existaient “dans le judaïsme d’après l’exil” (nos. 66-69). Ce serait, en effet, une erreur de concevoir le judaïsme de cette époque comme une réalité monolithique. On doit, au contraire, constater l’existence de différents courants de pensée et de comportement, qui souvent s’opposaient entre eux. L’historien juif Josèphe distingue trois “partis” ou écoles de pensée, les Pharisiens, les Saducéens et les Esséniens ; cette liste n’est pas exhaustive. “Les relations entre les divers groupes étaient par moments extrêmement tendues, allant jusqu’à l’hostilité […] Les écrits de Qumram [par exemple] couvrent d’injures la hiérarchie sadducéenne de Jérusalem, mauvais prêtres accusés de violer les commandements, et ils dénigrent également les Pharisiens”. Le document rend compte de cette situation, qui se reflète dans les écrits du Nouveau Testament; il distingue plusieurs périodes successives : d’abord, “les derniers siècles avant Jésus-Christ”, ensuite le Ier siècle après Jésus-Christ, divisé en trois tiers. Le premier tiers est l’époque de la vie de Jésus, “qui a commencé cependant un peu plus tôt, puisque Jésus est né avant la mort d’Hérode le Grand, survenue en l’an 4 avant [le début de] notre ère”.
Le document estime “probable que Jésus n’a appartenu à aucun des partis qui existaient alors au sein du judaïsme. Il était simplement solidaire du commun du peuple. Des recherches récentes ont tenté de le situer en divers contextes de son temps : rabbis charismatiques de Galilée, prêcheurs cyniques itinérants ou même zélotes révolutionnaires. Il ne se laisse enfermer dans aucune de ces catégories. “Quant au groupe de ses disciples, il “pouvait refléter le pluralisme qui existait alors en Palestine” (n. 67).
Le 2ème tiers du Ier siècle est l’époque “où les disciples du Christ ressuscité devinrent très nombreux et s'organisèrent en Églises”. Le 3ème tiers commence avec “la révolte juive de 66-70" qui provoqua la guerre juive, la défaite et la destruction du Temple de Jérusalem. “Lorsqu’ils parlent du judaïsme, les écrits chrétiens datant de cette époque auront été influencés, de façon croissante, par les rapports avec le judaïsme rabbinique en voie de formation. Dans certains secteurs, le conflit entre les dirigeants des synagogues et les disciples de Jésus était aigu” (n. 69).
Après cet exposé préalable, le document examine la façon dont les Juifs sont présentés dans les Évangiles et les Actes des apôtres ; ensuite, dans les lettres de Paul, celles de Jacques, Pierre et Jude et dans l’Apocalypse. La première phrase est très significative. Elle déclare que “sur les Juifs, les Évangiles et les Actes ont une perspective fondamentale très positive, car ils reconnaissent le peuple juif comme le peuple choisi par Dieu pour réaliser son dessein de salut. Ce choix divin trouve sa plus haute confirmation dans la personne de Jésus, fils d’une mère juive, né pour être le sauveur de son peuple et qui mène à bien sa mission […]. L’adhésion à Jésus d’un grand nombre de juifs, durant sa vie publique et après sa résurrection, confirme cette perspective, et de même le choix par Jésus de douze Juifs pour participer à sa mission et continuer son œuvre” (n. 70).
Un autre aspect de la situation est ensuite exprimé dans les termes suivants : “Accueillie positivement au début par beaucoup de Juifs, la Bonne Nouvelle [annoncée au nom de Jésus] s’est heurtée à l’opposition des dirigeants, qui ont été suivis, en fin de compte, par la plus grande partie du peuple. Il en est résulté, entre les communautés juives et les communautés chrétiennes, une situation conflictuelle, qui a évidemment laissée sa marque sur la rédaction des Évangiles et des Actes” (n. 70).Ces deux aspects de la situation, le premier, très positif, le second, négatif, se retrouvent dans tous les écrits du Nouveau Testament. Le second aspect a provoqué des expressions de reproches et la production de textes polémiques. Mais le document fait remarquer que “dans le Nouveau Testament, les reproches adressés aux Juifs ne sont ni plus fréquents, ni plus virulents que les accusations exprimées contre les Israélites dans la Loi et les prophètes. Ils ne doivent donc pas davantage servir de base à de l’antijudaïsme. Les utiliser à cet effet va contre l’orientation d’ensemble du Nouveau Testament. Un antijudaïsme véritable, c’est-à-dire une attitude de mépris, d’hostilité et de persécution contre les Juifs en tant que Juifs, n’existe en aucun texte du Nouveau Testament et est incompatible avec l’enseignement du Nouveau Testament. Ce qui existe, ce sont des reproches adressés à certaines catégories de Juifs pour des motifs religieux et, d’autre part, des textes polémiques visant à défendre l’apostolat chrétien contre des Juifs qui lui faisaient opposition” (n. 87).
Les reproches ne correspondent jamais à une attitude de haine. Le document rappelle que, dans les Actes des Apôtres, “la faute des “Israélites” [qui] a été d’avoir “fait mourir le prince de la vie” (3,15) […] n’est rappelée que pour fonder un appel à la conversion et à la foi. [L’apôtre] Pierre, d'ailleurs, atténue la culpabilité, non seulement des “Israélites”, mais même celle de leurs “chefs”, en disant qu’il s’agit d’une faute commise “par ignorance” (3,17). Pareille indulgence est impressionnante. Elle correspond à l’enseignement “[de Jésus, qui nous a dit d’aimer nos ennemis] (Lc 6,36-37) et à son exemple [il a prié pour ceux qui le crucifiaient] (Lc 23,34)” (n. 75). Saint Étienne, le premier des martyrs a suivi fidèlement cet exemple (Ac 7,60).
Quant aux textes polémiques, provoqués alors par l’opposition des Juifs à l’apostolat chrétien, le document fait remarquer que “la situation ayant radicalement changé, “ils n’ont” plus à intervenir dans les rapports entre chrétiens et Juifs” (n. 71).
En terminant, le document constate que le Nouveau Testament “se trouve en grave désaccord avec la grande majorité du peuple juif”, parce qu’il “est essentiellement une proclamation de l'accomplissement, en Jésus Christ, du dessein de Dieu [annoncé dans l’Ancien Testament]” et la grande majorité du peuple juif “ne croit pas à cet accomplissement. […] Si profond qu’il soit, un tel dissentiment n'implique nullement une hostilité réciproque. L’exemple de [l’apôtre] Paul en Rm 9-11 montre qu'au contraire, une attitude de respect, d’estime et d’amour pour le peuple juif est la seule attitude vraiment chrétienne dans cette situation qui fait mystérieusement partie du dessein, tout positif, de Dieu”.
“Le dialogue reste possible, puisque Juifs et chrétiens possèdent un riche patrimoine commun qui les unit, et il est grandement souhaitable, pour éliminer progressivement, d’un côté comme de l’autre, préjugés et incompréhensions, pour favoriser une meilleure connaissance du patrimoine commun et pour renforcer les liens mutuels” (n. 87).
C’est dans cette direction qu’une entière docilité à la Parole de Dieu pousse l’Église à progresser.
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Inserito 01/01/1970